AU DÉTOUR DE LA VIE : Chroniques relationnelles, humaines et psychocorporelles
« J’ai compris… mais rien ne change » : réflexion autour des situations d’impasse thérapeutique

crédit photo Tom Van Hoogstraten sur unsplash
Certaines phrases continuent parfois de résonner longtemps.
L’une d’elles concernait une problématique addictive associée à un état dépressif important, dans un contexte de souffrance ancienne, de traumatisme précoce et de profond découragement. Pourtant, ce n’étaient ni l’addiction ni la dépression qui retenaient particulièrement l’attention.
C’était autre chose : une lassitude de raconter encore et encore son histoire, une lassitude de parler de ses émotions, une lassitude d’avoir parfois l’impression de comprendre ce qui lui était arrivé sans pour autant parvenir à modifier durablement ce qu’elle vivait.
Cette phrase résume à elle seule une réalité fréquemment rencontrée :
« J’ai l’impression d’avoir déjà compris beaucoup de choses, mais rien ne change vraiment. »
Elle soulève une question essentielle : que reste-t-il à travailler lorsqu’une personne connaît déjà son histoire, comprend en grande partie ce qui lui arrive et semble pourtant rester emprisonnée dans les mêmes fonctionnements ?
Comprendre et transformer ne relèvent pas nécessairement des mêmes processus. Nous passons une grande partie de notre vie à chercher du sens, à comprendre notre histoire, nos réactions, nos relations et nos blessures, comme si la compréhension devait naturellement conduire au changement.
Pourtant, combien de personnes savent parfaitement ce qui les fait souffrir sans parvenir à s’en libérer ? Combien identifient leurs mécanismes mais continuent à les reproduire ? Combien reconnaissent leurs peurs tout en restant prisonnières de celles-ci ?
Peut-être parce que l’être humain ne fonctionne pas uniquement à partir de ce qu’il sait. Il fonctionne aussi à partir de ce que son corps a appris, de ce que son système nerveux a enregistré et de ce que certaines expériences ont progressivement organisé comme stratégies de protection, d’évitement, de tension ou de survie.
Dans ce type de contexte, l’addiction n’est souvent pas seulement un symptôme. Elle devient également une stratégie d’adaptation, une tentative de régulation, une manière d’anesthésier une tension devenue difficilement tolérable et d’apaiser temporairement un système qui reste en état d’alerte.
Dans cette situation particulière, plusieurs hypothèses semblent cohérentes : une dérégulation chronique du système de stress, une mémoire traumatique insuffisamment intégrée, une déconnexion progressive des ressentis corporels ainsi que certains schémas émotionnels et relationnels construits très tôt dans l’histoire de la personne.
Et elles conduisent à une réflexion.
Dans certaines situations, continuer à analyser n’est pas toujours ce qui manque. Ce qui manque parfois, c’est la capacité à retrouver un minimum de sécurité intérieure. Une personne peut savoir ce qui lui arrive sans parvenir à agir autrement. Elle peut comprendre le mécanisme et pourtant le rejouer…
Elle peut identifier la blessure et pourtant continuer à la protéger de la même façon. Elle peut vouloir changer sincèrement sans disposer encore des ressources internes nécessaires pour le faire autrement. C’est souvent là que se situe l’impasse thérapeutique.
Car les capacités cognitives disponibles dépendent largement de l’état physiologique dans lequel se trouve une personne. Une personne régulée ne dispose pas des mêmes ressources qu’une personne en hypervigilance permanente, et c’est une différence essentielle. Non pas par absence de volonté. Non pas par absence d’intelligence.
Lorsque le système nerveux reste mobilisé autour du danger, de l’anticipation ou de la menace, le champ attentionnel se rétrécit, la flexibilité cognitive diminue, la créativité s’appauvrit, la capacité à prendre du recul se réduit et les comportements habituels reprennent souvent le dessus.
Car une grande partie de nos fonctionnements ne sont pas uniquement stockés sous forme d’idées ou de connaissances. Ils sont également inscrits sous forme de mémoire procédurale, autrement dit sous forme d’automatismes. Comme la marche, l’écriture ou la conduite, certaines réponses émotionnelles, relationnelles ou comportementales finissent par être exécutées avant même d’être véritablement pensées, plus anciennes que le raisonnement, plus ancrées que la décision consciente. C’est précisément ce qui rend le changement si complexe.
Comprendre n’efface pas automatiquement ce qui a été appris, répété et intégré au fil du temps. Il ne s’agit pas non plus d’arrêter de parler, mais peut-être de commencer à agir ailleurs, là où ces compréhensions vont pouvoir devenir réellement opérantes.
C’est également la raison pour laquelle le corps occupe une place particulière dans les processus de transformation : parce qu’il agit directement sur l’état interne. Or le cerveau accorde généralement davantage de poids à une expérience vécue qu’à une explication intellectuelle. Une nouvelle compréhension peut ouvrir une porte, mais c’est souvent la répétition d’expériences suffisamment sécurisantes qui permet progressivement au système nerveux de construire de nouvelles prédictions, de nouveaux automatismes et de nouvelles manières d’être au monde.
Concrètement, une approche psychocorporelle vise notamment à diminuer la charge neurophysiologique, réguler le système nerveux autonome, restaurer des appuis corporels, travailler le souffle, réintégrer progressivement les perceptions corporelles, renforcer le sentiment de sécurité interne et créer un espace entre l’impulsion et la réponse.
Cet espace est fondamental. Dans l’addiction notamment, l’envie, le besoin et la tension peuvent se confondre. Lorsque tout est vécu comme une urgence, les stratégies d’évitement ou d’anesthésie deviennent souvent les réponses les plus accessibles. Le travail consiste alors à reconstruire progressivement un sas : quelques secondes, puis quelques minutes. Un espace où la personne ne se sent plus uniquement agie par son état interne. Un espace où elle peut commencer à choisir autrement.
L’hypnose peut alors trouver une place particulière, non pas comme une exploration émotionnelle intensive ou une plongée directe dans le trauma, mais comme un outil de stabilisation et d’intégration. Un moyen de renforcer les ancrages sensoriels, d’augmenter la sécurité intérieure, de travailler indirectement certains mécanismes traumatiques et d’accompagner la transformation des boucles automatiques.
Dans certaines situations, notamment lorsqu’une addiction, une dépression ou un profond désespoir sont présents, la sécurisation reste première. Lorsqu’un risque existe, aucune approche ne devrait prétendre agir seule. La stabilisation médicale, psychiatrique ou addictologique peut être indispensable pour restaurer suffisamment de sécurité et permettre au travail thérapeutique de devenir réellement opérant.
Car il est difficile de construire de nouvelles ressources lorsqu’une personne mobilise déjà toute son énergie à simplement tenter de tenir.
Peut-être que la question n’est donc pas seulement :
« Pourquoi cette personne ne change-t-elle pas alors qu’elle a compris ? »
Mais plutôt :
« Quelles capacités doivent être restaurées pour que ce qu’elle a compris puisse enfin devenir transformateur ? »
À mes yeux, c’est souvent là que commencent les véritables changements.
Changer implique souvent de modifier des prédictions profondément installées, de tolérer davantage d’incertitude, de vivre de nouvelles expériences, de développer de nouveaux automatismes et, surtout, d’apprendre progressivement à son système nerveux qu’une autre réponse est possible et suffisamment sûre.
Cela demande généralement davantage que des prises de conscience. Cela demande du temps, de la répétition, des expériences correctrices et la possibilité, progressive, incarnée et sécurisée, de vivre autrement ce que l’on avait jusque-là seulement compris.
Au prochain détour.
Marion Paris
L’Essence de l’Être
